Il paradiso di dolci canti e suoni:
facettes de la vie musicale à Rome
au seizième siècle
Katelijne Schiltz
Le projet est conçu comme une promenade musicale imaginaire
à travers la Rome du seizième siècle. Il s’agit essentiellement de rendre
compte de la richesse et de la diversité de la vie musicale et de la variété
des genres musicaux exercés à cette époque. Bien que la cour pontificale
joue dans ce contexte un rôle crucial, l’attention ne se portera pas
exclusivement sur elle mais tiendra compte également de l’importance des
cours des cardinaux, des autres églises de la ville, des collèges et
confraternités. Les genres pratiqués dans ces institutions vont des messes
et motets aux laude et œuvres instrumentales, en passant par les
madrigaux et les canti carnascialeschi.
I. La cour pontificale
La cour pontificale peut certainement être considérée
comme un pôle d’attraction musical important. Celle-ci connaît un
épanouissement exceptionnel sous Léon X (1513-1521) et Paul III
(1534-1549), auquel contribue en grande partie un groupe international
de chanteurs et de compositeurs, parmi lesquels on trouve dès le
quinzième siècle de nombreux fiamminghi. Après un exposé sur
l’organisation et le fonctionnement de la Cappella Sistina, qui outre
l’exécution de musique polyphonique était aussi spécialisée dans le
chant grégorien et toutes sortes de formes d’improvisation polyphonique,
l’attention se portera sur des aspects moins connus et sur les
phénomènes musicaux du mécénat pontifical.
Il s’agit ici avant tout de la ‘musica secreta’, musique
composée pour et exécutée dans les appartements privés du pape, et
destinée à une élite restreinte d’auditeurs. Les progammes des musici
secreti (qui avaient souvent lieu en soirée) abordaient également
des genres laïcs “plus faciles”, comme les frottole, conçues
essentiellement commedes pièces homophoniques.
Une autre donnée digne d’intérêt est le contrôle
pontifical sur les fêtes carnavalesques. Il n’était pas rare que l’on
entonne à cette occasion des chants dans lesquels apparaissaient des
figures allégoriques, on louait la politique du pape et/ou on menait une
propagande politico-religieuse.
II. Les cours des cardinaux et les églises romaines
Les cours des cardinaux et une série d’églises jouaient
elles aussi un rôle important dans la vie musicale romaine du seizième
siècle. En ce qui concerne la première catégorie, il est intéressant de
relever un passage du traité De Cardinalatu de Paolo Cortese
(1510), qui peut être considéré comme le pendant religieux du
Cortegiano de Baldassare Castiglione. On y lit que la possession
d’une chambre de musique (‘cubiculum musicae’) est considérée comme
indispensable pour chaque cour cardinalesque. Leur aisance financière
appréciable permet à de nombreux cardinaux d’engager les musiciens les
plus renommés de leur temps. Ainsi le cardinal Ascanio Sforza
(1455-1505) soutient-il entre autres le compositeur Josquin Desprez et
le luthiste Serafino Aquilano. Ippolito I d’Este (1479-1520) est surtout
connu comme mécène du jeune Adriaan Willaert, tandis que le cardinal
Ippolito II d’Este (1509-1572) se fait d’abord connaître comme
protecteur du théoricien compositeur Nicola Vicentino, progressiste
autant que controversé, et plus tard - il faut le souligner - du plus
conservateur Giovanni Pierluigi Palestrina.
Pour contrebalancer en quelque sorte la prépondérance
des compositeurs flamands, on commence prudemment, vers le début du
seizième siècle, à fonder des chapelles musicales dans diverses églises
en vue de la ville. Outre la ‘Cappella Giulia’ instituée en 1513 par le
pape Jules II (1503-1513), il s’agit essentiellement des chapelles
fondées à San Luigi dei Francesi (°1514), San Giovanni in Laterano
(°1524) et Santa Maria Maggiore (°ca. 1534). Giovanni Pierluigi da
Palestrina autant qu’Annibale Zoilo et Felice Anerio bénéficieront d’une
formation dans l’une de ces scholae puerorum et/ou y seront par
la suite actifs comme maestro di cappella.
III. Excursus: l’édition musicale et le Concile de
Trente
On s’arrêtera ici sur deux événements de nature
sensiblement différente mais néanmoins importants dans la Rome du
seizième siècle, événements qui ont exercé une influence décisive sur
l’activité musicale. Il s’agit premièrement du développement de
l’édition musicale. Bien que ce processus ait été décrit comme ‘a story
of successive false starts’ (S.G. Cusick, Valerio Dorico: Music
Printer in Sixteenth-Century Rome, s.l.: UMI Research Press 1981),
Rome peut se prévaloir, durant le Cinquecento, de la présence de divers
imprimeurs et éditions musicales de renom, comme celle, par Andrea
Antico (ca. 1480-après 1539), du Liber quindecim missarum offert
à Léon X. Cette œuvre, d’un grand intérêt historico-musical, se présente
comme un recueil des messes les plus populaires de l’époque. Dans les
années 1520, avant le dramatique Sac de Rome, c’est surtout Giacomo
Giunta (1478-après 1540) qui est actif. Valerio Dorico (ca. 1500-1565)
est un autre imprimeur renommé qui, outre quelques recueils de messes
marquants de Cristobal de Morales et Giovanni Pierluigi da Palestrina
publie également le Libro primo de la serena (1530), dans lequel
le terme ‘madrigal’ est utilisé pour la première fois. Antoine Barré (ca.
1520/1530-après 1572) quant à lui est surtout connu pour avoir imprimé
le traité controversé de Nicola Vicentino : L’antica musica ridotta
alla moderna prattica (1555).
Par ailleurs, le Concile de Trente a lui aussi marqué
son empreinte sur la vie musicale. En 1562-1563, une série de décrets
ont été promulgués, qui tentent de s’élever contre différents vices de
la musique lithurgique contemporaine. On vise par ce moyen à en éliminer
toutes les influences et tous les éléments profanes (‘sive cantu
lascivum aut impurum’) et à purifier la musique de tout contrepoint
excessif, de manière à ce que le message religieux puisse à nouveau être
entendu clairement et intelligiblement par les croyants (‘ut verba ab
omnibus percipi possint, utque audientium corda ad coelestis harmoniae
desiderium beatorumque gaudia contemplanda rapiuntur’).
Dans le prolongement de cet appel du Concile à
‘purifier’ et rendre ‘plus sobre’ la musique religieuse, le pape
Grégoire XIII (1572-1585) charge, en 1577, Palestrina et son collègue
compositeur Annibale Zoilo, de réformer le grégorien. Ce projet prendra
plusieurs décennies et ne sera achevé qu’en 1615-1616 avec la
publication de l’Editio Medicea.
La position restrictive de l’Église par rapport à la
musique - qui en outre trouve son pendant dans d’autres disciplines
artistiques (notamment à travers le badigeonnage de certaines fresques
‘scandaleuses’ de Michel-Ange dans la Chapelle Sixtine ou l’interdiction
de représenter certaines comédies dans des habitations privées) - semble
également avoir été directement responsable d’un véritable exode de
compositeurs et de musiciens.
Lorsque des coryphées comme Roland de Lassus ou Philippe
de Monte sont en outre astreints à résidence, et ne peuvent plus se
prévaloir de divers bénéfices dans leur pays d’origine, ils cherchent
d’autres villes et d’autres cours susceptibles de leur offrir de
meilleures conditions tant sur le plan musical que financier.
IV. Collèges et confraternités
Enfin, on ne peut sous-estimer l’impact des collèges et
confraternités. D’un point de vue musical, un effet positif du concile
tridentin a du moins été de développer un système d’enseignement sérieux
pour les prêtres. Dans la deuxième moitié du seizième siècle, des
collèges sont institués à cet effet, parmi lesquels l’ordre des Jésuites
fondé en 1534 par Ignace de Loyola joue un rôle important : le Collegium
Germanicum (°1552), le Seminario Romano (°1564) et le Collegio Inglese
(°1579). Bien que l’on considère initialement que la présence de musique
détourne l’attention des croyants du message religieux, on comprend vite
que l’assistance augmente sensiblement dans les églises lorsque l’on y
joue de la musique de grande qualité. Cela aura pour conséquence
d’intégrer la polyphonie, à côté du grégorien, dans la formation
musicale du clergé. Ces collèges attirent en outre des maîtres de
chapelle renommés, parmi lesquels Palestrina, Tomas Luis da Victoria et
Felice Anerio.
Les confraternités ont elles aussi un effet important
sur la population romaine. Or, ces associations de laïcs qui existent
depuis le moyen âge attirent, dès les années 1540, de plus en plus de
membres issus du clergé et de la noblesse. Cela aura également des
conséquences musicales notables. En 1548, Philippe de Neri fonde la
‘Confraternità della Santissima Trinità’, et fait du chant de laude
– dont il a appris à connaître la popularité dans sa ville natale de
Florence - une part importante des exercices spirituels. Lorsqu’en 1575
les rencontres informelles de la confraternité de Neri sont
institutionnalisées avec la création de la ‘Congregazione dell’Oratorio
dei Filippini’, cela ne donne pas seulement naissance à un genre musical
(l’oratorio), mais permet aussi le développement d’un répertoire
considérable de laude à plusieurs voix, écrites spécialement pour
cette organisation. Enfin, l’augmentation de la production de
madrigali spirituali peut également être située dans le même
contexte. Ce genre, à travers lequel l’expression textuelle marche de
pair avec l’approfondissement de la dévotion, comprend entre autres le
magnifique cycle de madrigaux de Palestrina en l’honneur de la Vierge
Marie.
Katelijne Schiltz
Chargé de Recherches du Fonds de la Recherche
Scientifique – Flandre (FWO – Vlaanderen)
|